La mémoire (mise à jour le 13/02/2021)

La mémoire audiovisuelle est le fruit d’une vraie réflexion  au cœur de mon travail depuis des années (un petit hommage à Jean-Paul Curnier, philosophe, disparu, que j'ai rencontré dans les années 80, sur la question de mémoire et récits).

D’une manière générale, la mémoire est souvent considérée comme encombrante, peu digeste et donc pas vraiment indispensable ! Même si tout le monde se plait à dire qu’elle doit exister, les contours sont très flous, même dans le domaine artistique ! On est parfois bien contents de la trouver, on la laisse exister, surtout quand des doux dingues se battent pour elle, mais sans vraiment lui donner l’aura et les moyens dont elle aurait besoin. Des moyens financiers, certes, mais aussi des moyens humains, pour l’étudier, l’analyser, l’enrichir, l’accompagner et la diffuser au sein d’un vrai groupe de travail et de recherche. 

Commencé en 1990, cette mémoire audiovisuelle sur le festival d’Aurillac s’est construite par la volonté d’en faire une vraie banque de données à consulter. Accompagnée par les directeurs successifs ; Michel Crespin, Jean-Marie Songy et  Fred Rémy, cette mémoire se constitue petit à petit et sa masse en fait une vraie mémoire collective. Comme quoi avec le temps et  la persévérance ! Petit à petit disait mon père, ouvrier devant la  tâche  et qui savait prendre son temps avec patience.

Image ©Daniel Roblin
Image ©Daniel Roblin

 

Mémoire et histoire, pas tout à fait la même chose, même si les deux termes se rejoignent parfois. De l’histoire, on en connait des dates, des guerres, des cataclysmes, des migrations des peuples et pour le théâtre de rue, des dates clés d’événements, des nominations, des créations de compagnies. L’histoire regarde le passé, mais sans mémoire, elle est absente de vie voire d'intérêt. Il devient important de fabriquer une mémoire pour étayer l'histoire, l'éclairer, lui donner un sens nouveau, une lecture de compréhension.

La mémoire est présente, elle se fabrique dans le vivant du moment. Elle n'est que représentation du réel d'un instant donné. Une mémoire, d’abord personnelle, souvent constituée de récits.

On pourrait dire que la mémoire du théâtre de rue d’Aurillac se fabrique autour de récits. Un récit artistique de création construite autour d’un propos (avec captations de spectacles) et un autre récit autour d’une parole orale qui se construit dans les entretiens (notamment au Parapluie). Ignorer ces fondamentaux est une forme de mépris.

Nous avons tous besoin (dans le fond) de se rappeler et de raconter pour asseoir notre vivant et de construire celui de demain (se l’avouer serait-elle une preuve de faiblesse ou d’orgueil ?). Cette ensemble forge notre identité, notre faire-valoir, notre reconnaissance. La mémoire est tout simplement vie, c’est ainsi que se bâtit l’histoire dans notre relation à l’autre, surtout quand elle se raconte au travers de récits : récits de parole, récits d’écriture artistique, récits de transformation d’un espace public… Cette parole d’un temps présent est précieuse, riche dans le lien qu’il procure. Une parole qui fait société puisqu’elle nous relie à l’autre au-delà du verbe ou du mot en ouvrant un espace imaginaire où se joue une autre musicalité. Comme le disait le philosophe et poète iranien Rumi : celui qui ne parle pas l’arabe est celui qui comprend le mieux le Coran car il en entend vraiment la musique.

Toutes ces petites mémoires individuelles vidéo (de spectacles ou d’entretiens) alimentent une mémoire collective. Celle-ci définit des courants de pensées et des idéaux, des engagements et des principes tout en partageant des symboles, des reconnaissances, des forces de groupe. C’est sur cette mémoire collective (même inconsciente) que se bâtit aussi le renouvellement artistique avec les jeunes créations.

Mais, si nous avons besoin de cette mémoire, nous pouvons alors réfléchir sur son contenu : de quel type de mémoire avons-nous besoin pour continuer à être et à exister au plus près des réalités de nos mondes ? Et si c'était dans le fond, du récit dont nous aurions besoin, la mémoire n’intervenant qu’après coup grâce à ses propres souvenirs, mais aussi grâce aux supports de l’image et de l’écrit. Et comment la construire, la modifier et l’enrichir pour qu’elle soit encore plus pertinente et populaire.

Image ©Daniel Roblin
Image ©Daniel Roblin

 

L’image vidéo (comme les photos de Pierre Soissons et de Daniel Roblin) fige le temps d’un moment réel où le lieu a été bousculé et parfois malmené pour les besoins de la résidence. L’image nous ramène (parfois avec nostalgie) à ce qui s’est vécu. 

C'est peut-être ce qui fait peur à certains ?

Qu’est-ce qui peut sous tendre cette envie de non-trace chez certains artistes ? Il y a parfois une envie d’être neuf devant la création. Comme si la création allait être le fruit d’inspirations profondes, l’idée d’un génie sortie des entrailles d’un cerveau et d’un corps en pleine ébullition. Quelque chose d’impalpable, de mystérieux, de secret qui ferait de l’artiste un personnage hors du temps, parfois visionnaire qui nous relierait à un imaginaire mystérieux que n’ont pas le commun des mortels. Certains artistes poussent cette vision en refusant toutes traces de leur création. Une création qui doit se vivre in situ, dans le réel du moment et de l’instant !  En allant plus loin, cette mémoire de récits  ne représente-t-elle pas une sorte de « terra incognita » comme le souligne Alain Corbin ; mieux comprendre les hommes quand le récit s’est exprimé et y déceler ce qu’ils ne savaient pas ou ce qu’ils ne voulaient pas savoir tout en observant le vécu de la création (on pourrait rajouter les choix de cadrage de la caméra). Un espace de recul, d’analyse et de recherche qui permettrait de consolider cette mémoire collective et lui donner toute sa forme revendicatrice de son existence (tiens ! on dirait du Deleuze !).

Le virus du Covid, de par son confinement, met à mal la mémoire tout court, celle individuelle, bien sur, qui ne vient plus alimenter la mémoire collective. L’annulation de festivals, outre de mettre en péril le statut des artistes et compagnies, met à l’arrêt l’enrichissement d’une mémoire collective que les créations ne viennent plus alimenter.

Ne sommes-nous pas condamnés à être dans la nostalgie d’un autre temps révolu ou dans la mélancolie d’une disparition ? Devant les impossibilités de revenir comme avant (du moins pour un moment !), quelles attitudes adopter devant cette mémoire en panne ? 

En attendant, l’occasion est trop belle pour rassembler chercheurs, artistes, réalisateurs, poètes, politiques, responsables culturels au sein d’un groupe de recherche afin de donner plus de matière à réfléchir. Peut-être une manière de voir les choses et d’infléchir des actions concrètes qui pourraient avoir des répercutions sur la création, la mise technique en mémoire… Ah la forme, c’est le fond qui remonte à la surface (tiens cela me rappelle encore quelqu’un !).

Marc Guiochet